Nous étions 7 de l’association Inoveé, le 4 décembre 2017,  à assister à la conférence de Massino AMATO, à l’école des Mines de Nantes (IMT Atlantique) dans le cadre du Collège des Transitions Sociétales. Nous remercions Jean-François pour nous avoir autorisé à partager sa synthèse de la conférence.

L’intitulé de la conférence était : « Monnaie unique, monnaie commune, quel avenir pour l’euro ? »

Massino AMATO est économiste et enseigne l’histoire économique et l’histoire de la pensée économique à l’université Bocconi de Milan. Depuis longtemps, dans la lancée des propositions réformatrices de J. M. Keynes, il travaille à la construction des conditions théoriques et politiques pour une réforme de la monnaie et pour un changement de notre rapport à l’argent. Depuis 2010, il s’est engagé, en France et en Italie, dans des projets concrets de réforme monétaire et financière au niveau local.

Pour Massimo Amato, il s’agit de sortir du débat entre ceux qui pensent que l’euro est irréversible et qu’il faut aller de l’avant et ceux qui proposent de sortir de ce système jugé responsable de la crise que connaissent les économies des pays participants à la monnaie unique. Il va aborder la question du strict point de vue de l’économie, s’autonomisant volontairement du débat politique qui traverse chacun des courants de droite comme de gauche.

La problématique posée suggère le point de vue de l’auteur : « Comment aller vers une monnaie commune qui ne soit pas une monnaie unique ? »

Il va répondre à cela par un exposé en quatre parties : d’abord un détour par la théorie de la monnaie et du commerce international, puis une analyse de la situation actuelle de l’organisation monétaire de l’UE, suivie d’éléments de l’histoire de l’euro à travers son « ancêtre » l’ECU, pour finir par quelques pistes pour l’avenir de l’euro. Ce plan sera globalement suivi même si le temps a manqué pour développer les deux dernières parties.

L’économiste et philosophe écossais David HUME (1711-1776) a proposé, au milieu du 18 ème siècle, une théorie du commerce international. Il défendait l’idée qu’une monnaie internationale, utilisée pour les seuls règlements internationaux, permettait d’aller, de façon tendancielle et naturelle, vers l’équilibre des balances commerciales (cf encadré 1) ce qui est une situation vertueuse, déficits et excédents structurels et cumulatifs étant néfastes aux échanges et aux économies. A son époque, cette monnaie était l’or, sans nationalité, accepté par tous, indépendant des variations des taux de change. Il parlait d’équilibre symétrique. De plus, plus la vitesse de circulation de la monnaie est grande, plus la quantité de monnaie internationale (l’or) nécessaire est faible.

S’appuyant sur cette analyse, John Mayard KEYNES (1883-1946), constatant de plus qu’en 1944, l’or ne pouvait plus jouer ce rôle de monnaie internationale (manque d’or), propose, à Bretton Woods, son Bancor comme monnaie commune, non thésaurisable sous peine de pénalisation afin qu’elle ne puisse pas avoir une fonction de réserve (encadré 2) et être transformée en or.

Remarque : Massimo Amato est aussi un partisan du développement des monnaies locales dont on retrouve ici quelques principes de fonctionnement.

Dans le système du Bancor, Keynes précise qu’il doit être fixe (des parités sont fixées pour chaque monnaie en Bancor, et donc pour les monnaies entre elles) mais flexible ce qui veut que ces parités sont régulièrement renégociées pour tenir compte des trajectoires de chaque pays participant.

Massimo Amato développe ensuite la théorie des avantages comparatifs de David Ricardo (1772-1823), économiste classique britannique. Ce modèle montre que le libre échange, associé à la spécialisation des pays dans les secteurs où ils ont les coûts de production plus avantageux , même de façon relative, permet une croissance plus forte que dans un système autarcique. Dans ce système, les balances commerciales sont à l’équilibre. Cette théorie poursuit et complète celle de Hume. Suite à une question de la salle sur les dégâts sociaux de la spécialisation dans les pays du Sud, Massimo Amato précise que ce modèle ne peut fonctionner qu’entre des pays égaux en terme de développement.

Depuis 2002 (en fait 1999 / note du rédacteur), l’€ est une monnaie unique, remplaçant les monnaies nationales des pays participants. Il est donc devenu monnaie nationale pour ces pays.  Une convergence des paramètres financiers des différents pays était nécessaire pour le bon fonctionnement du système. Le Traité de Maastricht (1992) (encadré 3) a échoué à réaliser cette convergence qui n’existait pas quand la monnaie unique a débuté (fixation des pays participants en 1998/note du rédacteur). Massimo Amato note, de plus, que, dans le Traité de Maastricht, aucun critère de convergence ne portait sur les déséquilibres des balances commerciales. L’espace communautaire n’avait pas l’homogénéité indispensable au projet de monnaie unique.

En 2002, la monnaie unique fait disparaître les risques de change (risque d’une dépréciation de la monnaie dans laquelle un contrat commercial est libellé) et les dettes des différents pays sont désormais comparables. Les mécanismes de la monnaie unique, (en particulier, l’interdiction faite à la BCE de financer un déficit public/ note du rédacteur) a eu pour conséquence de soustraiter aux marchés financiers la régulation des différentiels de balances commerciales : les pays excédentaires (Allemagne) dégagent des excédents, reprêtés, via les marchés financiers, aux pays déficitaires (Portugal, Irlande, Italie, Grèce, Espagne, désignés de façon méprisante par les financiers sous le nom de PIIGS- S=Spain). En 2010, la Troïka (Commission européenne, BCE, FMI) oblige la Grèce à emprunter pour payer sa dette aux banques allemandes et françaises.

Les dévaluations de la monnaie ne pouvant plus être le moyen d’ajustement des différentiels de compétitivité entre les pays, ceux-ci n’ont d’autres choix que de réaliser des gains de compétitivité par une baisse des charges salariales (salaires et protection sociale-retraites, santé…). C’est la politique d’austérité.

Massimo Amato explique, à partir du ratio Dette/PIB, l’impasse des politiques d’austérité imposées par la troïka : l’objectif de celle-ci est de réduire ce ratio (cf. critère de Maastricht) et, pour cela, elle impose d’agir sur la dette par une politique d’austérité. La contraction des revenus qu’elle préconise tend à contracter la demande des ménages, ce qui a un effet négatif sur le PIB (soit une réduction de celui-ci plus forte que celle de la dette, soit une progression moindre que celle de la dette). Dans tous les cas, le ratio progresse ce qui va à l’encontre des objectifs initiaux.

Que faire ? Un euro différent…

Massimo Amato, par un retour sur l’histoire récente, rappelle qu’entre 1950 et 1958, l’Europe a mis en place une Union européenne des paiements, sous l’implusion de Jacques RUEFF (1896-1978), économiste et haut fonctionnaire français, qui assure la compensation des réglements commerciaux entre pays de l’OECE (Organisation européenne de coopération économique – 18 pays européens) qui utilise l’or et le crédit (monnaies non nationales) pour régler les créances et dettes issues du commerce entre pays.  Il fait aussi référence à l’ECU (européen currency unit) qui est aussi une monnaie internationale créée en 1972 entre pays européens et capable de jouer ce rôle.

Ces épisodes monétaires pourraient inspirer une autre monnaie unique. Massimo Amato pense que la création d’un système monétaire avec une monnaie commune utilisée pour les échanges commerciaux et avec un retour des monnaies nationales est impossible à mettre en place.

Il propose donc quelques pistes d’évolution :

  • la création d’un fonds d’investissements européen pour relancer la croissance selon le modèle keynésien ( encadré 4 : l’effet multiplicateur keynésien)
  • la création d’une chambre de compensation des règlements des seuls dettes et créances commerciales avec possibilité de financement à taux réduits par la BCE des pays déficitaires (Target 3)
  • la création d’un mécanisme de « monnaie fiscale », dans lequel l’État paie paye ses créanciers avec des « certificats fiscaux », titres de paiement utilisables pour payer ses impôts 2 ou 3 ans après leur émission. Ce délai permet à l’État de conserver ses ressources pour financer des investissements favorables à la croissance.

Tout cela permettra de rééquilibrer les échanges commerciaux et de redonner une autonomie financière aux Etats participants .

Pour aller plus loin

  • Planning des conférences du Collège des Transitions sociétales de l’Ecole des Mines de Nantes

http://web.emn.fr/x-de/cts-pdl/index.php?page=transitions-en-questions-2017-2018

  • Le dernier livre  de Massino AMATO: « L’énigme de la monnaie » aux éditions du Cerf

https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/8614/l-enigme-de-la-monnaie

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